
Lorsqu’un modèle de développement fonde son attractivité sur la dimension internationale, cette projection ne peut qu’être source de préjudice en période d’incertitude géopolitique et de crise régionale intense et durable. Depuis février 2026, les tensions persistantes dans la région du Golfe arabo-persique mettent en péril l’avenir économique des monarchies du Golfe et suspendent leur stratégie de diversification des hydrocarbures en raison d’une guerre prolongée. Le modèle de Dubaï, populaire dans la mémoire collective pour sa réussite économique, est l’un des exemples notoires des limites de ce positionnement axé sur l’international.
Parmi les émirats composant la fédération des Émirats arabes unis, l’émirat de Dubaï a occupé une position singulière dans son développement. Sur le plan économique, la famille Al Maktoum a diversifié ses activités en développant des secteurs liés à la finance, aux ports, aux zones franches et au tourisme, en raison de la rareté des ressources en hydrocarbures. Sur le plan politique, l’émirat envisageait ses relations sous l’angle économique plutôt que de les politiser avec les acteurs régionaux. C’est pourquoi Dubaï entretenait des relations avec l’Iran. Des milliers d’Iraniens sont établis à Dubaï, et des banques ainsi que des sociétés iraniennes sont actives sur le sol émirati, contribuant à l’essor économique de la ville.[1] Cependant, la capitale fédérale, Abu Dhabi, adoptait une politique plus divergente vis-à-vis de Téhéran en raison de contentieux liés à la souveraineté de trois îles du Golfe arabo-persique (Abu Musa, Grande et Petite Tombes), revendiquées par Abu Dhabi, ainsi qu’à la politique régionale iranienne. La position particulière de Dubaï lui a permis de jouer un rôle stratégique en tant que hub de réexportation, notamment pour les marchandises en provenance et/ou à destination de l’Iran, consolidant ainsi sa place incontournable en tant que centre régional.
Cette posture régionale visant à maintenir une politique de proximité n’est cependant pas garantie lorsque les tensions régionales s’exacerbent et que la capacité de désescalade est conditionnée par la posture de la capitale de la fédération, qui, à partir du 28 février 2026, a oscillé entre une rhétorique de confrontation à l’égard de l’Iran et une désescalade.
Le statut de marque internationale de la ville de Dubaï a ainsi été fragilisé par cette guerre, par ses effets directs et indirects. D’une part, les É.A.U ont été les plus touchés quantitativement par l’Iran entre le 28 février 2026 et le 8 avril 2026, jusqu’à la signature d’un cessez-le-feu.[2] Certains de ses symboles, tels que le Burj Al Arab, ont été touchés, ce qui brise le symbole de la sécurité. En effet, la ville a basé son modèle sur une prospérité économique et une sécurité intérieure. Or, ces attributs demeurent indéniablement influencés par la conjoncture géopolitique régionale.
La crise financière de 2008 avait placé Dubaï en faillite, et ce n’est que grâce au soutien économique de la capitale, Abu Dhabi, que la cité marchande a réussi à l’éviter. Un des résultats de cette situation a été que le Burj Khalifa de Dubaï a été nommé en l’honneur de l’émir d’Abu Dhabi et président de la fédération des É.A.U, Khalifa ben Zayed, alors que la tour aurait dû s’appeler Burj Dubaï.
Dix-huit années après cette crise économique, les dimensions sécuritaire et géoéconomique y sont les plus concernées. La réussite du modèle dubaïote a été de capitaliser sur sa position géo-maritime favorable. Cependant, avec la fermeture du détroit d’Ormuz, l’économie basée sur la logistique et ses secteurs sous-jacents sont les premiers impactés. La fédération a certes développé des capacités supplémentaires de contournement du détroit d’Ormuz, notamment via le pipeline Habshan reliant l’émirat d’Abu Dhabi à Fujairah, et par des projets d’infrastructures logistiques sur la côte de Fujairah, mais ceux-ci sont susceptibles de remettre en cause la position dominante de Dubaï.
Au-delà du secteur maritime, l’industrie touristique demeure un pilier du modèle de Dubaï, qui nécessite un cadre de stabilité. En tant que première destination mondiale, la conjugaison des frappes iraniennes contre les É.A.U, la fermeture des espaces aériens et le sentiment d’instabilité sont des facteurs remettant en cause la résilience de son modèle.
Les divergences en matière de politique étrangère entre Dubaï et Abu Dhabi se sont renforcées après 2011, et plus récemment sur la sortie de l’OPEP par Abu Dhabi, ce qui a réduit la marge de manœuvre du Sheikh de Dubaï, Mohammed ben Rashid Al Maktoum, face à Mohammed ben Zayed. Si les accords d’Abraham, soutenus par le président de la fédération Mohammed ben Zayed, ont permis d’envisager des gains économiques, notamment pour Dubaï, cet agenda politique a toutefois placé Dubaï dans le viseur iranien, dans la mesure où les intérêts américains et israéliens à Dubaï ont renforcé la volonté de cibler la ville par l’Iran.
De surcroît, pour l’Iran, avoir une ville internationale à proximité de son territoire rend son ciblage un marqueur psychologique déterminant, pour saper des efforts de développement engagés depuis des décennies. Le fait que les autorités émiriennes ont restreint la diffusion d’images et de vidéos de la ville de Dubaï sous les attaques iraniennes, ainsi que des sanctions pour ceux qui y participent, des restrictions imposées aux citoyens, mais aussi aux résidents locaux et touristes, montre l’inquiétude des autorités de Dubaï concernant leur image à l’international, qui pâtit de cette guerre régionale alors que l’Émirat a investi abondamment pour vanter les atouts de Dubaï. Cette situation peut s’expliquer par la volonté des autorités de préserver l’image de sécurité de la cité dubaïote, tant au niveau national qu’international. La forte dépendance de l’économie des É.A.U, en particulier celle de Dubaï, envers les travailleurs étrangers, représente un risque potentiel : leur départ pourrait aggraver la conjoncture si celle-ci empire. Participants à cette image du Dubaï idyllique, les influenceurs ont été les premiers à vouloir quitter le pays, face à un modèle de prospérité et de sécurité qu’ils pensaient inviolable.
Ce faisant, la configuration de crise régionale met en lumière des destins variés pour les acteurs de la région : Dubaï, avec son développement avancé et son rayonnement international, risque davantage de perdre, contrairement à d’autres pays comme l’Arabie saoudite ou Oman, qui sont encore en développement et moins dépendants d’une main-d’œuvre internationale.[3]
En définitive, la difficulté d’un conflit prolongé entre l’Iran, les États-Unis et Israël, réside dans le maintien de la résilience d’un modèle qui devait fonctionner en période de paix, tout en connaissant ses limites lorsque la région est en guerre. La reconstruction de l’image de Dubaï se fait donc en période de crise exacerbée, dans un contexte où l’émirat devra parvenir à limiter les tensions au sein du triangle formé par les États-Unis, l’Iran et Israël. Bien que le Fonds monétaire international ait revu à la baisse ses prévisions de croissance pour les pays du Golfe en avril 2026 en raison de l’évolution du conflit, les projections de croissance pour les É.A.U restent positives, bien qu’inférieures à celles de 2025 (estimée à +3,5 % en 2026 contre 5,8 % en 2025).[4] Toutefois, l’avenir économique de Dubaï dépendra de la durabilité du conflit dans la région, ainsi que des effets sous-jacents, notamment sur les secteurs touristique, logistique et migratoire.
Références :
[1] MARCHAL Roland. « Doubaï : le développement d’une cité-entrepôt dans le Golfe ». Les Études du CERI, No. 28, 1997, pp. 1-36 ; ADELKHAH Fariba. « Le retour de Sindbad. L’Iran dans le Golfe ». Les Études du CERI, No. 53, 1999, pp. 1-57
[2] CLARKE Ellen, HAMMAD Noor, WAJID Asna. « Mapping the damage: Iranian strikes on the GCC ». International Institute for Strategic Studies (IISS), 27 mars 2026 (https://www.iiss.org/online-analysis/online-analysis/2026/03/mapping-the-damage-iranian-strikes-on-the-gcc/)
[3] CALLEN Tim. « The Economic Impact of the Iran Conflict on the Gulf ». Arab Gulf States Institute, 26 mars 2026 (https://agsi.org/analysis/the-economic-impact-of-the-iran-conflict-on-the-gulf/)
[4] AKIYAMA Ayumi, et al. « War in the Middle East : Economic Spillovers and Policy Challenges ». International Monetary Fund, avril 2026, p. 21 (https://www.imf.org/-/media/files/publications/reo/mcd-cca/2026/english/text.pdf)
Recommandations bibliographiques :
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