PORTRAITS

Riad Salamé dans la tourmente de la crise libanaise

Gouverneur de la banque centrale libanaise depuis le 1er août 1993, Riad Salamé est une personnalité libanaise qui fut longtemps considérée comme l’un des meilleur banquier central au monde avant d’être une figure de plus en plus décriée au Liban, notamment depuis le mouvement de contestation amorcé le 17 octobre 2019 dans le pays du Cèdre. En effet, il est considéré par une partie de la population libanaise comme responsable de la crise économique qui ravage le pays depuis octobre 2019. Ainsi, en mars 2020, pour la première fois de son histoire le Liban s’est déclaré en défaut de payement de sa dette.

Des débuts prometteurs

A la sortie de la guerre civile, il fut nommé gouverneur de la banque centrale libanaise par le Premier Ministre Rafiq Hariri, alors qu’il gérait la fortune de ce dernier chez Merril Lynch[1]. Il a alors pour mission de financer la reconstruction du centre-ville de Beyrouth. Longtemps vu comme une figure de stabilité pour le Liban, Riad Salamé a en outre été élu en 2006 « meilleur gouverneur de banque centrale dans le monde » par le magazine Euromoney, et « banquier central de l’année 2009 » par The Banker[2]. Il fut également salué pour sa gestion de la crise des subprimes de 2008, qu’il avait anticipé dès 2004 en mettant en place une circulaire interdisant aux banques libanaises d’acheter des produits subprimes[3]. Enfin, il réussit à maintenir la stabilité de la livre libanaise malgré l’assassinat de Rafiq Hariri en 2005[4].

La Politique financière de Riad Salamé

Dès ses débuts en tant que gouverneur de la banque centrale libanaise, Riad Salamé tente d’attirer les investissements étrangers ainsi que ceux de la diaspora libanaise en levant les obstacles à la libre circulation des capitaux et en instaurant une parité dollar-livre libanaise à un taux quasi fixe de 1 dollar pour 1500 livre libanaise[5]. De plus, il met en œuvre une politique de « dollarisation » de l’économie libanaise permettant dans un premier temps d’accroitre la stabilité de l’économie, car le dollar est moins sujet à l’inflation.

Cependant, selon un rapport du Fond Monétaire International daté d’octobre 2019[6], la banque centrale libanaise a mise en place pour attirer les investisseurs des opérations financières « non-conventionnelles », permettant ainsi aux banques après chaque investissement (en dollars) de bénéficier d’un taux d’intérêt de 6,5% en dollars, mais également la possibilité d’emprunter en Livre Libanaise à un taux à 2% et de le redéposer ensuite à la banque avec un taux de 10,5% pour une durée de 10 ans. Ainsi, d’après le FMI, jusqu’à récemment, les rendements combinés des placements en dollars et en Livre Libanaise étaient d’environ 17% sur un placement de 10 ans[7]. Cependant, si cette politique financière a permis de financer l’État libanais durant des années, elle a un coût. Ainsi entre 1992 et 2004, la dette publique libanaise est passée de 2,3 à 35 milliards de dollars[8]. En outre, en 2018, les rendements très avantageux ne suffisent plus. En effet, les différentes crises politiques que traverse le pays découragent les investisseurs. On assiste ainsi à une fuite des capitaux en dollars, malgré la mise en place de nouvelles opérations financières avantageuses en juillet 2019. Enfin, la dollarisation de la dette, qui a permis au pays de bénéficier de taux d’intérêt inférieur, a cependant comme conséquence d’accroitre la dépendance du Liban aux investisseurs étrangers, et sa vulnérabilité aux crises économiques. D’autant que le pays ne peut ainsi pas contrôler la monnaie, car la banque centrale libanaise ne peut qu’imprimer des livres libanaises, et donc ne peut pas imprimer des dollars. De plus, une dévaluation de la monnaie nationale risquerait d’aboutir à des défauts de payements de la part de l’État libanais et des autres emprunteurs, et donc à la faillite du pays.

Ainsi, la politique monétaire de Riad Salamé a permis pendant des années de contenir l’inflation et de préserver la confiance des investisseurs, mais a cependant coûtée extrêmement cher à la banque centrale libanaise. En effet, en mars 2020, la dette libanaise atteignait les 90 milliards de dollars[9].

Accusation de corruption

Suite à la crise économique débutée en octobre 2019, Riad Salamé est devenu une figure de plus en plus contestée par l’opinion publique. En cause notamment sa politique financière accusée d’être en grande partie responsable de la crise actuelle, mais également d’avoir caché la corruption des gouvernements libanais. La colère des libanais est de plus exacerbée par l’interdiction par les banques de la plupart des transferts d’argent à l’étranger, ainsi qu’à l’accès réduit aux dépôts en raison de la raréfaction des dollars.

D’après une enquête conjointe du journal libanais daraj et de l’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project) datée du 11 août 2020[10], Riad Salamé aurait investi, à partir de ses sociétés offshores, dans des actifs à l’étranger (principalement en Angleterre) d‘une valeur de près de 100 millions de dollars ces dernières années. Une attitude étonnante selon cette enquête, quand on sait que le gouverneur de la banque centrale encourageait les autres à investir dans son pays. Néanmoins, selon le principal intéressé, ces investissements n’ont rien d’illégal, car ils sont issus de sa fortune personnelle qu’il avait amassé avant d’entrer à la banque centrale libanaise. Cependant, d’après l’enquête, il aurait caché ses investissements de tout examen public, en les mettant aux noms de membres de sa famille. En cause, notamment un appartement estimé à 4,1 millions de dollars, dans un quartier cossu de Londres, qui était au nom de Merrion Capital SA, une société enregistrée au Panama, avant de devenir la propriété officielle de Nady Salamé (fils de Ryad Salamé) en 2017, bien que selon des documents officiels, il vivait dans cet appartement depuis 2013. La société a été en outre dissoute deux mois après que Nady Salamé est été nommé propriétaire de l’appartement. En outre, dès 2015 son nom avait été publié dans les Swiss Leaks, révélant sa propriété d’un compte au sein de la banque suisse HSBC, enregistré auprès d’une société des îles Vierges britanniques, avec près de 4,6 millions de dollars en 2006-2007. Cette société était administrée par Mossack Fonseca, célèbre pour son rôle central dans l’affaire des Panama Papers. La problématique de ces investissements est de savoir si Riad Salamé les a effectué lui-même, auquel cas cela serait illégal, car selon l’article 20 de la loi libanaise sur l’argent et le crédit, « le gouverneur et ses adjoints sont interdits pendant leur mandat de conserver ou de retirer des gains d’une société privée ».

Poursuites judiciaires

Après être tombé en disgrâce au sein de l’opinion publique libanaise, Riad Salamé a été par la suite poursuivi dans différentes affaires. En effet, en juillet 2020, il est attaqué en justice par un groupe d’activistes et d’avocats libanais qui l’accuse notamment d’avoir intentionnellement affaiblie la Livre Libanaise[11]. Une saisie conservatoire de ses biens notamment immobiliers au Liban a ainsi été décidée[12].

Quelques mois plus tard, le 19 janvier 2021, le quotidien libanais Al-Akhbar révèle que le Liban a reçu une demande de coopération judiciaire de la part de la Suisse, dans le cadre de transferts d’argent potentiellement effectué par Riad Salamé et concernant des faits de blanchiment d’argent aggravé[13]. Cette demande de coopération judiciaire rappelle celle émise par le Liban 1 an plus tôt envers la Suisse suite à la possible disparition de 400 millions de dollars, qui aurait été acheminé en Suisse de manière irrégulière[14], cependant celle-ci n’avait alors pas aboutie. Néanmoins, cette nouvelle demande de coopération judiciaire de la part de la Suisse, ne constitue pas pour le moment une menace pour le gouverneur de la banque centrale libanaise, car la requête ne comprend qu’une liste de questions à poser notamment à Riad Salamé.[15]

Enfin, le jeudi 28 janvier 2021, la procureure générale du Mont-Liban Ghada Aoun a engagé des poursuites contre Riad Salamé, pour « négligence professionnelle et abus de confiance, dans le cadre de l’enquête sur la distribution controversée de dollars aux changeurs agréés »[16]. Il est ainsi soupçonné d’avoir distribué des dollars à de changeurs agréés afin de manipuler le taux de change dollar/Livre Libanaise. Ces dollars étaient normalement prévus pour les importations de produits alimentaires afin de limiter l’inflation. Mais certains agents de change les auraient revendus au marché noir.

Ainsi, considéré durant des années comme le principal acteur du « miracle libanais », Riad Salamé est devenu la « bête noire » des manifestants et incarne ainsi contre son gré l’une des figures de la corruption libanaise.

Marie de La Roche Saint-André, Assistante de recherche


[1] Sereni, JP. (2019, 9 décembre). Le pitoyable effondrement du « miracle » financier libanais. OrientXXI. https://orientxxi.info/magazine/le-pitoyable-effondrement-du-miracle-financier-libanais,3469?no_js=oui (consulté le 10/02/2021).

[2] Lambrechts, M. (2019, 7 février). Pour le « meilleur banquier central du monde », un remake de 2008 sera évité. L’Echo. https://www.lecho.be/economie-politique/international-economie/Pour-le-meilleur-banquier-central-du-monde-un-remake-de-2008-sera-evite/10095277 (consulté le 10/02/2021).

[3] Ibid.

[4] Al-Attar, S. (2017, 2 juin). Riad Salamé : l’ingénieur du système. Le Commerce du Levant. https://www.lecommercedulevant.com/article/27421-riad-salam-lingnieur-du-systme (consulté le 10/02/2021).

[5] Sereni, JP. (2019, 9 décembre). Le pitoyable effondrement du « miracle » financier libanais. OrientXXI. https://orientxxi.info/magazine/le-pitoyable-effondrement-du-miracle-financier-libanais,3469?no_js=oui (consulté le 10/02/2021).

[6] FMI. (2019, octobre). LEBANON: 2019 article IV consultation —Press Release; Staff Report; informational annex; and statement by the Executive Director for Lebanon. https://www.imf.org/en/Publications/CR/Issues/2019/10/17/Lebanon-2019-Article-IV-Consultation-Press-Release-Staff-Report-Informational-Annex-and-48733 (consulté le 10/02/2021).

[7] FMI. (2019, octobre). LEBANON: 2019 article IV consultation —Press Release; Staff Report; informational annex; and statement by the Executive Director for Lebanon. https://www.imf.org/en/Publications/CR/Issues/2019/10/17/Lebanon-2019-Article-IV-Consultation-Press-Release-Staff-Report-Informational-Annex-and-48733 (consulté le 10/02/2021).

[8] Al-Attar, S. (2017, 2 juin). Riad Salamé : l’ingénieur du système. Le Commerce du Levant. https://www.lecommercedulevant.com/article/27421-riad-salam-lingnieur-du-systme (consulté le 09/02/2021).

[9] Obeid, H. (2020, 21 juin). L’envol de la dette publique à l’origine de la crise libanaise. The Conversation. https://theconversation.com/lenvol-de-la-dette-publique-a-lorigine-de-la-crise-libanaise-140805 (consulté le 10/02/2021).

[10] Ameen, H. Ibrahim, A. Stocks, T. Kobaissi, R. Sabbagh, R. (2020, 11 octobre). Lebanon’s Offshore Governor. Daraj.com, OCCRP. https://www.occrp.org/en/investigations/lebanons-offshore-governor (consulté le 10/02/2021).

[11] Khalifeh, P. (2020, 21 juillet). La justice libanaise saisit les biens du gouverneur de la Banque centrale. RFI. https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20200721-justice-libanaise-saisit-biens-gouverneur-banque-centrale (consulté le 09/02/2021).

[12] OLJ. (2020, 21 juillet). Riad Salamé visé par une saisie conservatoire après une procédure lancée par un collectif. L’Orient-Le-Jour. https://www.lorientlejour.com/article/1226590/riad-salame-vise-par-une-saisie-conservatoire-apres-une-procedure-lancee-par-un-collectif.html (consulté le 09/02/2021).

[13] Al-Akhbar. (2021, 19 janvier). أوروبا تطالب لبنان بالتحقيق حول رياض سلامة مراسلة رسمية في عهدة النيابة العامة للتدقيق في مبلغ 400 مليون دولار. Al-Akhbar. https://al-akhbar.com/Politics/299068 (consulté le 10/02/2021).

[14] Spoerndli, A. (2021, 1 février). Riad Salameh Blocked Funds: A Look Behind the Swiss Scenes. Daraj.com. https://daraj.com/en/65701/ (consulté le 10/02/2021).

[15] Capital. (2021, 19 janvier). Liban : le n°1 de la banque centrale soupçonné de transferts d’argent massifs. https://www.capital.fr/economie-politique/liban-le-n1-de-la-banque-centrale-soupconne-de-transferts-dargent-massifs-1391277 (consulté le 09/02/2021).

[16] OLJ. (2021, 28 janvier). Poursuites contre Salamé pour « négligence professionnelle et abus de confiance ». L’Orient-Le-Jour. https://www.lorientlejour.com/article/1249842/salame-inculpe-pour-negligence-professionnelle-et-abus-de-confiance.html (consulté le 10/02/2021).

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