
Fin septembre dernier, la visite du pape Léon XIV en France a bénéficié d’un grand retentissement dans l’Hexagone, ce qui n’est pas inhabituel ni surprenant. Mais une chose sort un peu de l’ordinaire : parmi les temps forts qui ont ponctué cette visite, il y a eu la gigantesque messe célébrée le 26 septembre à Paris sur la place de la Concorde et les Champs-Élysées, de manière à accueillir une foule considérable de 800 000 personnes. Ainsi, un espace public, et pas n’importe lequel – puisqu’on y commémore, tous les 14 juillet, le renversement d’un ancien régime fondé sur le « droit divin » – a été en quelque sorte privatisé afin qu’une célébration religieuse y soit tenue. Pourtant, cela s’est fait dans un pays dont les dirigeants ne cessent de répéter leur attachement à ce qu’ils appellent « la laïcité ».
Bien sûr, on peut penser que ce paradoxe n’est qu’apparent. Après tout, laïcité et tolérance sont compatibles. Mieux, l’une ne devrait pas aller sans l’autre. D’ailleurs c’est ce qu’a affirmé, en substance, le président français Emmanuel Macron le 25 septembre : « La République se fait un devoir de permettre à chacun, en conscience, de penser, d’exprimer son point de vue dans toutes les sphères de son existence, de croire ou ne pas croire dans l’intimité comme dans la sphère publique, à condition d’en respecter les lois. » Macron répondait au Pape, qui venait de dire : « La juste laïcité n’exclut pas la religion de l’espace public ». Ces deux déclarations semblent parfaitement compatibles et on pourrait croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Pourtant, ce n’est pas ce que montre la réalité française d’aujourd’hui. On sait qu’en la matière il y a deux poids et deux mesures. On le sait, et on l’entend bien assez, même au-delà des frontières du pays : la laïcité est de plus en plus souvent brandie comme un étendard de combat quand il s’agit de stigmatiser les tenants d’une certaine religion, celle de personnes issues d’une immigration récente. La méfiance à l’égard d’un islam systématiquement perçu comme cause de terrorisme va jusqu’à produire de curieuses lubies vestimentaires : si l’occasion se présente de compliquer la vie de jeunes filles déjà racisées, alors, oui, c’est avec zèle que des « responsables » préconisent de proscrire le port de signes religieux en public – mais les mêmes responsables sont beaucoup plus souples pour d’autres manifestations de croyance. Et l’obsession textile n’est pas le seul fait de l’extrême-droite. On a pu la voir à l’œuvre chez un (éphémère) ministre de l’Éducation nationale avant qu’il ne devienne l’un des (nombreux) anciens premiers ministres du même président aux déclarations lénifiantes. D’autres obsessions nouvelles portent sur la cuisine et la restauration, longtemps des sujets neutres, voire apaisants, et à présent instrumentalisés au-delà du ridicule.
Le déroulement du tapis rouge pour Léon XIV suscite donc des interrogations. D’où vient cette laïcité à géométrie variable, tolérante pour les uns et répressive pour les autres ? On se souvient qu’avant la Révolution française, les « bons sujets » du Roi étaient les catholiques romains, les autres, protestants, juifs ou athées, ne méritaient qu’interdits et répression. Puis les choses ont changé, en mieux. Même si certains gouvernants n’ont pas caché leurs sentiments antireligieux et que des crises ont pu se produire, notamment au début du XXe siècle avec la séparation de l’Église et de l’État, on a été très loin en France, ces deux cent dernières années, des violences qui se sont exercées ailleurs. Et à l’exception des années de l’Occupation et du régime de Vichy, le pays a pu, en effet, être durablement un havre de paix religieuse et de diversité culturelle.
Toutefois, on voit actuellement les héritiers de ceux-là même qui ont longtemps voué aux gémonies protestants, juifs et non-croyants se retrouver inclus dans « l’arc républicain », prétendre n’avoir jamais été antisémites (!) et partir en guerre pour défendre à tous prix « nos racines » (françaises, européennes, occidentales, etc.) contre un « islamo-gauchisme » honni. Et cela presque du jour au lendemain. Peut-être faut-il y voir le résultat d’une évolution engagée assez récemment, vers 2007-2008, lorsque le président d’alors, Nicolas Sarkozy, a lancé le concept de « laïcité positive ». À l’époque, ce concept pouvait passer pour l’idée a priori légitime de réintégrer le fait religieux dans la sphère publique. Mais, derrière les apparences, il y a des non-dits et des sous-entendus perceptibles pour qui connaît un peu l’histoire de France. Sarkozy agissait en représentant d’une droite française habituée à insister lourdement sur l’oppression qu’aurait exercée la gauche française « laïcarde » sur « la religion » (celle-ci ne pouvant être que catholique, mais on s’abstient de l’expliciter), habituée aussi à confondre civilisation et colonisation. Pseudo-centriste, Macron a repris le concept inventé par son prédécesseur, en y ajoutant sa touche personnelle d’hypocrisie, et accéléré son application dans le sens le plus restreint possible, s’appliquant à faire oublier que le fait religieux désigne toutes les religions, et non une seule ou certaines d’entre elles.
On peut adhérer ou non à cette explication, mais, quoi qu’il en soit, depuis une vingtaine d’années, le mot « laïcité » est sorti des bouches les plus diverses et a été accommodé aux sauces les plus variées. Nombreux sont ceux qui veulent se servir de sa force symbolique, espérant ainsi rallier le plus grand nombre. Si on veut envisager le pire, on en vient une fois de plus à évoquer George Orwell : les mots sont exploités par un régime qui leur fait dire exactement le contraire de leur sens initial. Et ce n’est pas rassurant devant le spectacle que donne la France en ce mois d’octobre 2026, où le pouvoir (politique, économique, médiatique) cache de moins en moins sa brutalité.
Philippe Jacques



